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"Dieu ne joue pas aux dés". Cette formule attribuée à Albert
Einstein, le célèbre théoricien de la relativité générale, pour
illustrer sa théorie excluant le hasard de l'organisation de l'univers,
ne colle pas très bien à l'expérience qu'ont les gens de la vie
courante.
Pour le commun des mortels, le hasard se manifeste partout.
Dans la rencontre d'une vieille connaissance par hasard dans la rue, dans un accident de voiture et surtout dans les jeux de hasard.
Et c'est justement d'un jeu que le mot hasard tire son origine. Il descend indirectement de l'arabe az-zaher
(dé à jouer) et démarre sa carrière à partir du 12e siècle, après avoir
fait un détour par l'espagnol azar. Il désignait au départ un jeu de dés.
Illustration Anastassia Elias
Découvertes, amours, réussites, mais aussi échecs, déceptions et
désastres... On attribue parfois au hasard tout et n'importe quoi. "Le
hasard fait bien les choses", a-t-on l'habitude d'affirmer lorsque le
hasard "intervient" en notre faveur. Et quand on n'est pas favorisé par
le hasard, on clame haut et fort qu'il ne faut jamais "rien laisser au
hasard". Le hasard se mêle de toutes les manifestations de la vie: de
la plus banale (rencontre imprévue) à la plus sérieuse (notre propre
existence sur terre), en passant par la chute d'une pomme sur la tête
de Newton, un "hasard" qui, dit-on, l'a mis sur la voie de la
découverte de la pesanteur!
Le hasard désigne d'abord l'imprévisibilité de la vie. Il signifie
également l'incertitude relative aux événements naturels ou non
intentionnels et l'incertitude qui résulte de l'impossibilité de
prévoir la conduite d'autrui. Dans une loterie, le résultat dépend du
mouvement d'une roue; dans un jeu de société, le résultat dépend de ce
que font les joueurs. On peut dire que la majorité des gens croient au
hasard sans y croire vraiment. Ce paradoxe est illustré surtout par les
jeux de hasard (dés, roulette, loterie...), là où l'habileté n'a aucune
part. Les "mordus du jeu" sont souvent habités par deux sentiments
contradictoires: l'un les incite constamment à croire au gain alors que
l'autre leur chuchote à l'oreille qu'ils ne gagneront jamais.
Le hasard est souvent associé au danger, à l'aventure. Les dérivés de hasard sont là pour en témoigner: Hasarder, c'est aventurer, risquer; un acte hasardeux
est un acte imprudent, dangereux... En soulignant notre ignorance, le
hasard alimente notre sentiment d'insécurité et même d'inquiétude ou
d'angoisse. C'est pourquoi, là où les lois du hasard,
c'est-à-dire l'absence de lois, se manifestent le plus, on fait appel
au calcul des probabilités. Né de l'étude des jeux de hasard, le calcul
des probabilités peut servir à limiter les angoisses de l'imprévu. Tout
comme la science et... l'astrologie.
Le hasard et la nécessité
Mythes et religions associent les incertitudes de la destinée humaine à
des interventions surnaturelles. Les sociétés archaïques ont crû
maîtriser leurs incertitudes face aux mystères de l'existence par la
sacralisation: les jeux de hasard y jouaient un rôle important et y
entretenaient en même temps les croyances magico-religieuses. Pour
l'esprit religieux, le hasard assumerait le rôle d'une providence ou
d'une finalité omnisciente. Si un quelconque événement est considéré
comme étant le fruit du hasard,
c'est parce que notre système de pensée lié à notre condition humaine
est impuissant devant les mystères de la Création.
La philosophie, de son côté, s'est interrogée très tôt sur l'origine de
la vie: est-elle apparue par hasard
ou suite à un événement extraordinaire? Le poète français André Breton
évoque, pour sa part, le "hasard objectif", celui qui apparaît comme
signe d'une finalité mystérieuse, la marque d'un rapport dont nous ne
sommes pas les créateurs. Il est porteur d'un sens inexplicable par des
raisons naturelles.
La musique contemporaine,
surtout le jazz, a donné sa part à l'improvisation et au hasard dans la
conception et l'interprétation d'une composition, bousculant ainsi
l'écriture musicale "classique" parfaitement quadrillée. Plus
largement, l'art contemporain a vu naître un peu partout des oeuvres
inachevées et précaires (collages, assemblages hétéroclites...) dont la
conception intègre une part d'improvisation et de hasard.
Pour l'esprit scientifique stricto sensu,
le hasard n'existe pas. Tout phénomène a (ou devrait avoir) une cause.
Il rejoint en cela l'esprit religieux. Dans cette perspective, le
hasard ne peut que régresser au fur et à mesure que la science avance.
Mais il n'en est pas ainsi de toutes les branches de la science. Si la
théorie d'Einstein visant à mettre au jour les grandes structures de
l'univers élimine entièrement le hasard, la physique quantique (qui
s'occupe des structures microscopiques de la matière), elle, a constaté
que le comportement des particules atomiques présente des irrégularités
qui relèveraient du hasard.
Que dire enfin du hasard génétique,
sans doute le plus important de tous pour les "héritiers malgré nous"
que nous sommes! Si la génétique a tendance à exclure le hasard des
structures biologiques du vivant, il n'en reste pas moins que, au
moment de la fécondation, l'ovule, assaillie par des millions de
spermatozoïdes, ne se laisse finalement approcher que par un seul et au hasard.
C'est peut-être dans ce "sperme hasardeux" que se regroupent toutes les
questions liées aux rapports complexes et tumultueux entre l'inné et
l'acquis, le matériel et le spirituel.
La question
reste néanmoins posée: le hasard fait-il partie des mécanismes de la
vie ou serait-il tout simplement l'expression de nos ignorances?
Jean Elias
Le 12 mars 2002
Publié sur le site de l'association Omar Le-Chéri
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