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« Comment le web change le monde » de Francis Pisani et Dominique Piotet
Demain, un bureau… dans les nuages ?
« Comment le web change le monde »* de Francis Pisani
et Dominique Piotet, paru en mai 2008, dresse un état des lieux du web
d’aujourd’hui. Le livre a été envoyé par l’éditeur à 230 blogueurs qui en avaient fait la demande, opération bien dans l’esprit du web 2.0. Un ouvrage riche, enthousiaste et lucide, traversé par un regard bienveillant couplé à une réflexion
critique.
IKEA pratiquait le web
2.0 avant même la naissance du web 1.0 ! Fondée dans les années
cinquante du siècle dernier, la célèbre marque suédoise de meubles en
kit (prêt-à-monter), a déjà transféré depuis longtemps « à ses clients le transport final et la
dernière phase de fabrication des meubles, le montage » (p. 163).
L’une des caractéristiques les plus significatives du web d’aujourd’hui
est la place réservée à l’utilisateur. Le (supposé) web 1.0 est
statique, un ensemble de pages liées entre elles, le web 2.0 est
dynamique, relationnel, interconnecté, participatif, contributif,
personnalisable et qui, même s’il a la tête « dans les nuages », tente de faire émerger une sorte d’« intelligence collective »…
Dès le départ, les auteurs prennent leur distance vis-à-vis du terme
« web 2.0 », trop réducteur et qui « reste ancré dans les racines du
web d’avant ». La précision terminologique étant un élément essentiel
de la transmission du savoir, les auteurs ne se livrent pas aux termes
courants du web mais en proposent d’autres plus en phase avec l’esprit
des évolutions en cours.
L’internaute comme consommateur passif est devenu « webacteur » actif,
impliqué dans la production du contenu : « Les internautes consultent
wikipedia.org… les webacteurs écrivent des articles ou corrigent… »
Au « journalisme citoyen » qui n’a pas trouvé une formule crédible, les
auteurs préfèrent un « journalisme de participation ». Les journalistes
n’ont plus le monopole de l’information. Le journaliste doit accepter
qu’il est aussi un modérateur des conversations menant à l’information.
L’expression « Intelligence collective », trop ambitieuse et « qui
risque de décevoir » (p. 10), l’ouvrage propose de la remplacer par
« l’alchimie des multitude ». C’est la participation des webacteurs qui
produit les « effets de réseaux » qui aboutissent à la création d’un
« ensemble qui est plus grand que la somme de ses parties » (p. 12)
Comment le web change le monde ?
Le web change le monde par l'intermédiaire des jeunes pour qui le web n'est pas un sujet d'émerveillement mais un outil d'échange et de communication, surtout via les réseaux sociaux. En l’absence d’espaces
publics d’expression, ces réseaux constituent des lieux virtuels de
socialisation pour les jeunes. Les
jeunes n’ont pas le même usage du web que leurs aînés. Les jeunes s’en servent pour partager les émotions alors que leurs aînés
qui sont venus au web sur le tard l'utilisent pour partager les
connaissances.
Le web change le monde à travers les utilisateurs. « Le web appartient à ceux qui l’utilisent ». Recevoir, donner,
partager, commenter, évaluer, produire. « Au lieu de pester contre
l’article… d’éteindre la radio ou de zapper… les lecteurs… webacteurs
peuvent maintenant répondre et/ou commenter » (p. 211). Jadis, le
papier du journaliste ne pouvait être mis à la Une que par son chef. Ce
même papier peut aujourd’hui être poussé à la Une parce qu’il est « le
plus lu » ou le plus envoyé par courriel ou le plus blogué.
La page d’accueil a perdu de son influence comme entrée royale au
contenu et comme lieu de hiérarchisation. Le web 2.0
bouleverse la hiérarchisation. L’accès au contenu est devenu
multiple : moteur de recherche, flux RSS, alerte SMS, article envoyé,
etc. Le web actuel est mieux caractérisé par les flux qui abolissent la
périodicité. « Le site est moins une destination
qu’un point de passage (p. 41).
Grâce au web, l'article a pris son indépendance. Un article, un individu peut exister par lui-même sans qu’il soit nécessaire d'appartenir à un ensemble. Le web a donné à l’article et à l'individu qui le signe un statut
singulier au détriment de l’institution et de l'entreprise.
Le web change le monde parce qu’il propose une nouvelle organisation
des données à travers les tags, ces mots clés définis par l’utilisateur
qui permettent de s’affranchir des catégories classiques de
classification et de procéder à une recherche transversale. La
multiplication des données et leur organisation introduisent une forme
d’intelligence qui transcendent les individualités.
Il s’agit d’essayer « la sagesse des foules » là où l’avis
des experts ne suffit pas. Mais « les foules ne produisent pas que de
la sagesse, les collectifs pas seulement de l’intelligence. Mais cela
peut arriver… » (p. 131)
Travailler « dans les nuages »
Le web change le monde parce qu’il permet la personnalisation de
l’espace de travail à travers des plateformes comme Netvibes. Il propose également le déplacement des données et des
outils du travail « dans les nuages » en se servant de services tels que Googles Docs. Le web se transforme petit à
petit en plateforme proposant des solutions globales au travail
bureautique.
Placer ses documents« dans les nuages » a au moins deux avantages et deux
inconvénients. Les avantages : l’accessibilité universelle et le
travail collaboratif. Les inconvénients : la sécurité des données
stockées et la pérennité des plateformes qui hébergent ces données. Aucune entreprise n’est éternelle, même pas Google. Sans parler des pannes de connexion qui peuvent affecter le réseau à n'importe quel moment.
Et le modèle économique ?
Les auteurs gardent leur distance vis-à-vis des modèles, prennent le
temps de l’analyse et du questionnement. Ils interrogent le modèle
gratuit, la « longue traîne », l’économie de la
collaboration, les niches, ainsi que les modèles classiques appliqués
au web : publicité, abonnement et commissionnement.
Dans l’économie classique, « ce qui est rare est cher ». Pour le web de
la « longue traîne », ce qui est rare est presque gratuit. Car le
catalogue des produits sur le web peut s’allonger à l’infini, sans coût
de stockage. Pour la « longue traîne », les produits qui font l’objet d’une faible
demande peuvent collectivement représenter une part de marché égale ou
supérieure à celle des produits les plus demandés. Mais, « longue
traîne » ou pas, seulement 10% des sites les plus fréquentés gagnent
80% des revenus du web.
Aucun des modèles n’est encore convaincant, concluent les auteurs. Il s’agit bien d’une phase
de transition « vers une économie qui accorde davantage de valeur à la
relation » (p. 175) « les multitudes connectées entre elles… produisent
des résultats suffisamment positifs pour justifier leur participation
et suffisamment aléatoires pour qu’il soit nécessaire de rester
vigilant » (p. 232)
Les 3 G remplaceraient-ils les 3 W ?
Le « Graphe Global Géant » qui représenterait l’ensemble des relations
de toutes les personnes dans le monde serait-il le symbole du web 3.0,
le web sémantique, lui-même proche parent de l’intelligence
collective ? Les données et applications des entreprises et des
particuliers migreront-elles « dans les nuages » ? Les réunions
d’entreprise auront-elles lieu de plus en plus dans des espaces
virtuels tels que Second Life ? Les réseaux sociaux et autres
ressources partagées sont-ils appelés à remplacer les moteurs de
recherche ?
Le haut débit sans fil ouvre une nouvelle perspective, le futur sera probablement mobile, répondent prudemment les auteurs.
Les outils actuels du web viennent perturber l’ordre figé des rôles
sociaux : professionnel/amateur, producteur/consommateur,
émetteur/récepteur… Wikipédia est l’exemple le plus emblématique de ces
bouleversements. Le web d’aujourd’hui est un web du consommateur-acteur
« On ne pousse pas un produit au consommateur, on l’incite au
contraire… à proposer ses propres préférences » (p. 185).
Je pense qu'on est encore loin de mesurer l’impact des évolutions en
cours sur les systèmes sociaux et politiques. Avant le web, s’exprimer,
donner à son expression un accès public n’étaient pas à la portée de
tout le monde. S’exprimer coûtait cher. La parole et l’information font
partie des lieux de pouvoir. Prendre la parole et partager
l’information sur le web constituent un déplacement important de ces
lieux. C'est un axe de réflexion évoqué par le livre qui mérite à lui
seul une étude à part. Quel monde?
Le web change le monde, certes, mais de quel monde s'agit-il ?
L’ouvrage n’ignore pas la
fracture numérique (Nord-Sud) ni la rupture générationnelle, même si la
fracture n’est pas l’objet du livre. Si le web est en train de changer
le monde des pays industrialisés, beaucoup reste à faire dans les pays
dits « en voie de développent » ou « émergents ». L’image « futuriste » du web vue du
Silicon Valley est rapidement tempérée par le prix d’un ordinateur dans ces
pays, sans parler du coût d’accès à Internet et de la formation.
L’ouvrage de Pisani et Piotet est un coup de projecteur sur le web
d’aujourd’hui qui part du coeur de l'événerment en faisant parler les acteurs de ce web qui bouge tous les jours. En scrutant les circonvolutions du présent, il jette
une lumière sur le web de demain.
Jean Elias
12 juin 2008
*« Comment
le web change le monde, l’alchimie des multitude », Francis Pisani et
Dominique Piotet, Editions Pearson et l’Atelier BNP Paribas, 272 pages,
22 €