Est-ce raisonnable ?
Plus de 1 000 œuvres
de 50 artistes, peintures, sculptures, photographies, collages, enregistrements
sonores et cinéma, couvrant la période Dada de 1916
à 1924, sont exposés au Centre Pompidou-Musée
national d’art moderne à Paris jusqu'au 9 janvier 2006.
L’exposition affiche de quoi souligner le contraste avec le contexte
contemporain.
Un militaire
à tête de cochon suspendu au plafond, une joconde moustachue,
un urinoir en guise d'objet d'art... Une expo dédiée
à Dada, est-ce raisonnable? Au-delà de l'aspect cérémonial
de l'activité culturelle, peut-on resituer Dada dans l'espace
contemporain? Lui attribuer, par exemple, un défi rétrospectif
vis-à-vis d'une culture ambiante de plus en plus rétrograde?
 Critique d'art (Hausmann) Agressivité et humour,
dérision et légèreté, nihilisme et gravité.
Et toujours cette contradiction au coeur de Dada. Contradiction
déjà proclamée, par le manifeste de Tristan
Tzara de 1918: "J'écris un manifeste et je ne veux rien,
je dis pourtant certaines choses et je suis par principe contre
les manifestes..."
C'est au prix d'une contradiction
assumée et d'une subversion banalisée qu'une telle
expo est possible. C'est dire à quel point, le mouvement
qui s'est attaqué à la notion de l'art, à la
matière, au sens, à la construction... s'est banalisé,
n'est plus synonyme de subversion. L'exposition est une célébration,
et l'on ne célèbre que ce qui ne fait plus scandale.
J'échappe facilement au parcours imposé
par l'Entrée, pour me laisser happer ici par un collage inattendu,
là par un manuscrit indéchiffrable et ailleurs par
des sons rebondissant d'une cloison à l'autre. Une balade
sans orientation, parfois décevante, souvent réjouissante
qui me rappelle à tout moment que tout est convention et
point de vue. Que seuls les esprits libres peuvent se soustraire
à l'air du temps.
Dada a laissé ses
empreintes sur la plupart des manifestations des arts contemporains.
Il s'est dissout dans la publicité, le design, le décor...
Il a introduit la proclamation comme acte fondateur. Marcel Duchamp
prend une reproduction de la Joconde de Léonard de Vinci,
lui ajoute une moustache et une barbiche et la baptise L.H.O.O.Q.
En lecture rapide, cela donne "Elle a chaud au cul".
Du neuf avec du vieux
 L.H.O.O.Q. de Marcel Duchamp (1919) Né au milieu de la Grande Guerre, Dada
prône le principe de contradiction et le non sens. Réponse
par l'absurde à l'absurdité de la guerre ? La
Grande Guerre ne saurait, à elle seule, expliquer le phénomène
Dada. Le début du siècle a vu l'avènement de
la presse illustrée, de la radio, du travail à la
chaîne et du cinéma. Et Dada y a puisé une partie
de son inspiration et de ses matériaux. L'ouverture des productions
plastiques aux matériaux "modernes" en provenance
de l'industrie, de l'informatique, de la communication, du multimédia
est une démarche qui se situe dans la continuité de
l'esprit Dada.
Les objets usuels sont élevés
à la dignité d'objets d'art par le simple choix de
l’artiste. Pas d'instances suprêmes. Pas de "jugement
magistral" bénissant ou condamnant le travail de l'artiste.
Avec les "productions" Dada, la "noblesse" des
traits, la précision, le "métier" d'artiste,
ont cédé la place à l'improvisation, au hasard
et au jeu.
Le déchet est devenu
matériau. Dada a réhabilité le banal, l'usé.
La matière n'est ni noble ni vulgaire.
En littérature, cela donne des mots légers, de l'argot
qui envahit le langage "pure" de la littérature.
Dada a donné aux déchets une légitimité
poétique.
Les supports et les matériaux
ne sont jamais vierges. Il faudrait donc les "laver",
les recycler. L'esprit du collage et du photomontage, c'est ça:
l'art de créer du neuf avec du vieux. La création
devient acte gratuit, glorifiant la banalité et la démystification,
en se servant de matériaux "vulgaires" comme les
boutons, morceaux de carton, bouts de bois, morceaux de carrelages,
de métal...
Récupération
 Fontaine de Marcel Duchamp (1917) Là où d'autres systèmes
interdisent ou maltraitent la "subversion", les sociétés
occidentales l'adoptent, l'assagissent et le recyclent pour en faire
une soupape de sûreté. Le dadaïsme, qui prônait
l'anti-art, a été récupéré comme
un art à part entière.
A l'image d'autres mouvements
subversifs, Dada n'a pas échappé à la force
de récupération de la société de consommation.
L.H.O.O.Q. de Marcel Duchamp a fini son parcours sur une
assiette "exposée" à la librairie comme
produit dérivé. L'esprit de la consommation "récompense"
le talent, lui assure une reconnaissance et le dresse sur un piédestal,
après l'avoir vidé de sa substance corrosive.
D'autres mouvements moins subversifs ont traversé
le XXe siècle : Art nouveau, expressionnisme, fauvisme,
cubisme, futurisme, constructivisme, structuralisme, réalisme
socialiste, art déco, art abstrait, surréalisme, art
naïf, art brut, pop art, art vidéo, cyberart... Ils
ont dénoncé des guerres atroces et des idéologies
nauséabondes ou cohabité avec elles.
L'Histoire est finie depuis Hiroshima. Le pragmatisme
produit toujours des crimes que le "développement durable"
ne pourra que déplorer. Dans l'intervalle contemporain, le
sursis dure toujours. Dans ce contexte, qu'il soit reflet ou anticipation,
l'art apparaît comme une consolation misérable destinée
à des enfants soucieux de leur ego.
Cette rétrospective, par sa seule présence,
souligne le contraste flagrant entre l'esprit dada et un contexte
contemporain de plus en plus marqué par le conformisme et
le retour à des passés peu glorieux. Quelle place,
donc, et quel impact pour l'art ? Aurait-il un jour la force de
nouer avec l'urgence?
Jean Elias
Le 29 décembre
2005
Site
du Centre Pompidou,
l'exposition
Dada
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